
L'actualité de l’Afghanistan a été ces dernières semaines omniprésente dans les médias et elle a au moins permis de remettre sur le devant de la scène la région géopolitique de l’Asie centrale un peu trop souvent oubliée. En effet, elle paraît encore trop lointaine et bien enclavée vue depuis le Vieux Continent. Elle est pourtant une région géostratégique unique, à la croisée de l’Europe, de la Russie, du Moyen-Orient, de l’Asie du Sud et du Sud-Est. Dotée d’un riche passé civilisationnel, sur la route de la soie, elle a précieusement préservé cet héritage traditionnel de terre d’échanges et de commerces unique au monde.
Riche en hydrocarbures, en minerais, en sources d’énergie et en industries, elle est devenue au fil des années un espace économique de plus en plus compétitif au carrefour des routes des grandes puissances mondiales. L’Afghanistan suscite aussi la convoitise pour cela. Mais elle est aussi un espace politique sur lequel compter et plusieurs pays de la région espèrent bien contribuer au dialogue régional et à sa reprise depuis le départ des Américains d’Afghanistan afin d’y favoriser la paix. L’Ouzbékistan en fait partie.
En effet, depuis 2015, l’Ouzbékistan est le pays hôte du dialogue diplomatique C5 + 1 avec les États-Unis. Un moyen pour Washington de jouer encore un rôle sur le plan régional à chaque sommet des chefs d’État d’Asie centrale. Depuis 2018, ce sommet régulier a permis de redynamiser la coopération régionale et promet de belles perspectives. Au-delà des relations bilatérales, le dialogue de Tachkent gagnerait en légitimité, en influence, en pouvoir et en crédit s’il parvenait à « booster » les échanges avec le nouvel Afghanistan. Turkménistan, Kazakhstan, Tadjikistan, Kyrgystan et Ouzbékistan ont tout intérêt à poursuivre les échanges au plus vite et à intégrer la diagonale afghane.
L’erreur politique et le danger géostratégique qui en découlerait seraient d’isoler Kaboul depuis la prise du pouvoir par les talibans alors que ceux-ci cherchent une porte de sortie politique vers une hypothétique normalisation, à commencer avec ses voisins. C’est en cela qu’au-delà l’Ouzbékistan peut jouer le rôle de passerelle entre l’Asie centrale et le reste de l’Asie, mais également celui de médiateur de crises. En 2021, le dialogue de Tachkent avait accueilli Josep Borrell, le haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, qui appelait à rapprocher les hommes et à développer la région par la coopération. Preuve que la capitale ouzbek peut devenir un carrefour des influences : il y avait les cinq pays d’Asie centrale,mais également des officiels américains, russes, en plus des européens.
D’ailleurs, à l’époque, comme un signe prémonitoire des enjeux à venir, la représentante spéciale du président de l’Ouzbékistan pour l’Afghanistan appelait à ce que l’Afghanistan devienne aussi au plus vite « un pont entre l’Asie centrale et l’Asie du Sud ». Des projets d’infrastructures (сhemin de fer, électricité, etc.) sont en chantier depuis afin de désenclaver la région. Kaboul est au cœur des enjeux et a un rôle clé à y jouer. L’Ouzbékistan avait déjà noué un dialogue avec les talibans. En août 2019, une réunion s’était tenue au ministère des Affaires étrangères d’Ouzbékistan avec le chef du bureau politique des talibans au cours de laquelle les questions liées à la promotion du processus de paix politique en Afghanistan ont été discutées dans le pays.